Les Débutantes

(re)connaissance 2017

Concours de danse contemporaine, 9ème édition

On n'est jamais content.

16 partenaires aussi divers que des scènes nationales, des centres chorégraphiques nationaux, des scènes conventionnées décident d’organiser un concours qui permet à 12 compagnies de rencontrer un public et des professionnels en présentant une pièce ou un extrait de pièce d’une durée de 25 minutes maximum. Un prix du public, deux prix du jury sont décernés à l’issue de deux soirées de spectacle. Belle initiative, très proche de celle des Petites Scènes Ouvertes, pour favoriser l’émergence de nouveaux chorégraphes, dans un contexte où il est difficile d’obtenir une visibilité.

Mais l’organisation même d’un concours se heurte à des problématiques essentielles. Elle pose bien évidemment la question de la sélection des compagnies et des projets présentés. Ce sont les structures partenaires qui choisissent et elles le font en fonction de leur identité (petite ou grosse structure, choix esthétique d’une direction, implantation sur un territoire…), rendant compte d’une diversité toute politique à même de combler les attentes de chacun. Ces critères font s’affronter des pièces qui n’ont pas été conçues pour être mises en regard les unes par rapport aux autres, sans s’interroger justement sur l’effet de cette confrontation, parfois suicidaire pour certaines propositions. On pense au Lowland de Roser Lopez Espinosa qui, avec son évocation poétique et rigoureuse des migrations des oiseaux, n’avait pas grande chance en passant après la démonstration, tout en force, du travail acrobatique de Samuel Mathieu, Guerre, qui, au-delà de la performance physique, ne racontait pourtant pas grand chose.

Difficile aussi pour des propositions qui sont encore à l’état de projet, comme le quelque peu inégal et cependant prometteur Kromos de Julien Andujar et Audrey Bodiguel, travaillant sur l’exploration spatiale et son traitement médiatique, de rivaliser avec des pièces qui tournent dans tous les concours de danse contemporaine : le Home de Paul Changarnier, esthétique léchée mais insipide associant un couple de danseurs et un batteur tout en ruptures et saccades, qu’on a pu voir sur le plateau de Danse Elargie 2016 et à la Grande Scène des Petites Scènes Ouvertes 2017 ; ou encore le Touch Down de Maud Blandel, sélectionné aussi par Danse Elargie 2016, interrogation, magnifique sur le papier, de l’identité féminine, mettant en scène des cheerleaders qui répètent les mêmes enchaînements, comme piégées dans la lumière des projecteurs, sur le Sâcre du Printemps, mais qui souffre d’un manque cruel de précision et d’interprétation et finalement déçoit.

Un concours, c’est aussi donner l’avantage à ceux qui sont capables de coups d’éclat, d’effets presque marketing, de sortir les grosses ficelles, parfois au détriment d’une finesse, d’une sincérité, d’une profondeur, juste pour se faire remarquer, sortir du lot. D’où peut-être les appels réitérés à la bienveillance du public par les promoteurs de la manifestation, bienveillance nécessaire pour des objets encore fragiles, pour des artistess à qui ont demande de faire leur preuve quand les chorégraphes reconnus et patentés, eux, ont tous les moyens qu’ils veulent et n’ont plus rien à prouver. D’où peut-être aussi les atermoiements d’un jury qui dira, paradoxalement, au moment de la proclamation des résultats, qu’il n’aime pas cette idée de concours.

Il y a enfin cette hiérarchisation des prix, épineuse question : le seul prix du public est, comme ailleurs, moins bien doté que les 2 prix du jury, comme si l’avis des professionnels valait plus que celui du spectateur lambda pourtant venu en masse, enthousiaste et curieux, et à qui finalement les œuvres présentées devraient s’adresser en toute logique, non aux seuls happy few de la danse contemporaine française. Comme si on avait peur de cet avis, comme s’il fallait concéder, par démagogie, un petit rôle à la foule pour ne pas être suspecté de rester dans l’entre-soi.

Au delà de toutes ces réserves, reste une manifestation indispensable qui distinguera sans surprise le travail de Oona Doherty avec son Lazarus and the birds of Paradise (1er prix du jury et prix du public) : choix évident et néanmoins questionnant d’une proposition qui tient plus de la performance que de la chorégraphie tant l’interprète semble possédée et investie par son propos sur les déclassés. Une belle générosité qui pousse à l’émotion en transformant le mot HOME en un HOPE viscéral par de petites variations, laissant souvent le souffle commander le mouvement. Une proposition coup de poing initiée à l’extérieur de la salle, dans le froid d’un parking, qui n’est pas sans rappeler le travail, peut-être plus légitime et infiniment plus fin, du lauréat de Danse Elargie 2016, Mithkal Alzghair. Le 2ème prix du jury est attribué à Marco d’Agostin pour son Everything is ok : seul au plateau, faisant preuve d’une joyeuse désinvolture et d’un culot éhonté quelque peu rafraîchissant au cœur de cette sélection, arborant une légère chemise hawaïenne, le performer voit d’abord son corps traversé de multiples discours, puis de divers mouvements qui font s’entrechoquer le ballet classique, le tango, les chorégraphies de Beyonce, les gestes abstraits de la danse contemporaine avec la rigueur d’une écriture à la précision bluffante. Une mention spéciale du jury a été adressée au Horion de Malika Djardi : sur plateau blanc, dans une ambiance Guerre du feu, un Adam et Eve de pacotille, quelque peu grotesques, se chamaillent au rythme d’une beat box jouée live en bord de scène. Ça a tout d’un travail de sortie d’école des Beaux Arts : les techniques, les gimmicks, les tactiques qui ont si bien permis de faire de l’art contemporain un marché. Et ça fonctionne, c’est efficace au-delà même de l’humour potache, peut-être aussi parce que ça peut sembler véritablement contemporain, un brin « hype » comparativement à des propositions plus classiques.

Au rang des oubliés, il y a le Fleshless Beast de Roderick George à l’esthétique SM berlinois, qui fait rimer krump, voguing et ballet, au cœur d’une dystopie grinçante très manga, dénonçant le racisme et la mondialisation avec une belle sincérité. C’est le lot des concours, on n’est jamais content. Et pourtant on leur dit « à l’année prochaine » avec impatience.

Thomas ADAM-GARNUNG

vu à :
La Rampe, Echirolles
photographie :
Christian Rausch