une note de mise en scène


Un grand capharnaüm. Une succession d'images sans véritable lien autre que celui du plateau sur lequel elles s'incarnent. Construire une analogie avec la télévision, où les programmes se succèdent sans véritable sens si ce n'est celui du nombre de spectateurs susceptibles d'être devant leur écran : à minuit les émissions culturelles, à 19 heures les jeux, le matin les séries américaines, et à 20 heures la boucherie mondiale. Retranscrire la "gratuité" d'un media aujourd'hui universel. Oui, retranscrire et juste cela. Ne pas démontrer, ni même dénoncer. Plutôt mettre en évidence un rapport nouveau aux images qui sans nul doute nous façonnent aujourd'hui plus qu'hier.

Des "présentatrices" de télévision répètent à satiété des paroles qui ne portent aucune information. Les choux à peine déployés sont rangés. Les liens à peine tissés déjà coupés. Les images n'ont pas le temps de s'étendre et sans raison d'autres les remplacent.

Dans le même esprit, des parcours extrêmement lents, presque statiques qui éclairent notre besoin très contemporain de la succession permanente d'images toujours nouvelles. Une longue traversée du plateau en diagonale que nous nommerons "exode" produira chez le spectateur ce détachement qu'il éprouve à la longue lorsqu'un événement de l'actualité se répète sans évolution nette, comme la fuite de réfugiés lors d'un conflit armé.

Aussi cette répétition du même toujours plus grand, amplifié, presque ridicule dans l'écran qui croit pouvoir nous dire quoi acheter lorsque par intervalle se reproduit sur le plateau une publicité pour céréales.

Exprimer notre rapport aux media les plus actuels.

"Ici on voit tout…" comme leitmotiv de ce que nous voulons montrer : un être qui semble dire des choses sans conséquence, laissant plusieurs personnages s'exprimer à travers son corps, prêtant sa voix à plus d'une idéologie contradictoire, s'offrant ainsi au zapping schizophrénique d'une télévision dont on changerait les chaînes frénétiquement.

"Je peux plus la voir en peinture…" exprime la difficulté à ressentir aujourd'hui sans image alors même que l'image dicte ses propres lois et rend caduques les autres formes d'art, de poésie.

"Mais qu'est-ce que vous faites là…" renvoie plus particulièrement à la différence entre théâtre et télévision, mettant en avant qu'au théâtre tout est réel (une goutte de sueur est réelle), lorsqu'on vient voir jouer une actrice il s'agit d'une vraie femme, non d'un avatar virtuel, et le théâtre apparaît comme le dernier lieu où l'on paye pour voir des gens faire de vraies choses.

Un manifeste pour le théâtre aujourd'hui. Non pas une forme désuète, presque désincarnée avec de vieux oripeaux déchirés au vent. Mais bien plutôt un lieu renouvelé, réinvesti par ce qui fait notre quotidien. Non pas en termes de lutte ou de conflit, mais bien en termes d'accueil et d'hospitalité. Les télévisions sur le plateau sont aussi un lieu d'action dramatique. Il suffit d'adapter leur temporalité à celle de la pièce.

Prendre acte de cette faculté nouvelle pour le spectateur de changer constamment de point de vue et laisser ainsi les portes ouvertes durant le spectacle : le regardeur peut se mouvoir dans l'espace scénique comme bon lui semble, et zapper comme il le ferait avec sa propre télévision, manifestant par là même son ennui ou son intérêt. La théâtralité est ainsi toujours soulignée. Tous les textes, ou presque, sont proférés. Et ils sont toujours comme des déclarations d'amour au public, parfois teintées de reproches ou d'amertume, mais toujours infiniment généreuses. Car si l'acteur est ici, c'est parce que les spectateurs sont ailleurs.

Une pièce de théâtre qui parle donc aussi de théâtre. User de la spécificité du théâtre pour faire passer des émotions qui lui sont propres. La longueur de certaines séquences n'est, semble-t-il, possible qu'au théâtre justement, devenu lieu d'expérimentations, retranché en partie des logiques commerciales. Voilà pourquoi, très souvent, il faudra prendre le temps, comme avec ce journal télévisé qui n'a rien à dire, comme ces liens qui investissent le plateau. Il semble important d'illustrer notre société par ce qu'elle n'est pas, comme un contrepoint, pour mieux signifier ce qu'elle pourrait être peut-être.

Mais avant tout, retranscrire combien notre mode de pensée a changé. Nous ne sommes plus dans le narratif. L'histoire importe peu aujourd'hui. Ce qui compte c'est la suite, le collage qui donnent finalement un sens aléatoire, ouvert à ce qui se passe. Comme une fuite en avant, presque oublieux de ce qui s'est produit, nous attendons l'image suivante avec impatience. Et le sens provient de cette succession d'objets visuels mais aussi sonores, parfois olfactifs. La vue du spectateur n'est plus diachronique, mais bien synoptique. Nous zappons sans cesse. En conséquence : un spectacle qui ne dénonce pas ce nouveau mode de pensée qui produira des fruits aussi bien que l'autre, mais qui se veut plutôt comme l'un de ses enfants, soucieux des nouvelles perspectives qui s'offre à lui, excité autant qu'effrayé face à l'inconnu qui toujours se dérobe.

Oui, créer une zone de sens en danger faite d'aléatoires évidences pour donner à voir sous un autre angle la réalité de nos vies.

Thomas Adam-Garnung

Octobre 2000