La foudre ne touche que les cimes.

fragments de travail pour un décryptage



* Etre mal à l’aise, travailler ce malaise, ne pas tenter de le fuir mais l’explorer, se dire que prendre la parole comme ça, devant les autres, à la place des autres, ça reste quelque chose d’indécent, de magnifique bien sûr, mais d’indécent aussi, une sorte d’impudeur. On ne peut pas ne pas être gêné par notre propre impudeur. Il faudrait être inconscient ou fou de seulement se délecter de cette prise de parole, de la violence de cette prise de parole, même bordée de conventions, si l’on veut théâtrales. Si plaisir il y a, et il doit bien y avoir plaisir, un plaisir qui compense le malaise, alors il est dans la force du groupe, dans l’unité du groupe, qui produit ensemble quelque chose, un objet, la fierté de faire advenir un moment même fugace dans la vie des autres.

* S’attacher à produire un rituel. Etre toujours plus proche de la cérémonie que du simple passe-temps. Ne pas forcément rendre les choses solennelles mais plutôt penser nos gestes, nos paroles comme ce qui peut engendrer une communauté, regrouper des individus et les mener du quotidien à l’extraordinaire, du profane au sacré. Considérer que ce qui compte ce n’est pas le plaisir d’un seul, fût-il reproduit en de multiples exemplaires, tapis dans le noir, mais bien l’éveil d’une conscience qui en rencontre d’autres. Nous ne sommes pas là pour divertir, pour faire oublier un quotidien trop quotidien, mais bien plutôt pour émailler cet ordinaire, dévoiler notre capacité à imaginer lorsque dans un lieu clos on affirme que nous sommes sur une lande battue par les vents.

* Ne pas tout expliquer. Ne pas tenter de le faire. Ne pas penser qu’il faudrait faire mieux que la vie, que ce serait même possible. Tenter plutôt de préserver des parts d’ombre. Songer que ces ombres sont des espaces de liberté où le sens peut advenir, un sens que nous ne contrôlons pas. Se dire que ne pas tout contrôler est aussi une belle opportunité. Que parfois il est plus intéressant de s’approprier que de recevoir. Que donner soi-même un sens à ce que nous voyons, un sens par défaut puisqu’il n’est dicté que par ce que nous connaissons, par nos limites est plus gratifiant que de simplement décrypter un sens qui appartiendrait à un autre tentant de nous l’imposer.

* Ne rien faire qui n’aurait pas de motif, de raison. Nous savons ce que nous faisons, pourquoi nous le faisons. Certaines raisons nous manquent. Nous ne savons pas tout. Mais avec le peu que nous savons, nous agissons.

* Refaire. Le grand souci. Renouveler chaque soir son envie de faire les gestes, de prononcer les mots. C’est bien là la difficulté. Si nous l’avons déjà fait une fois, si nous avons déjà prouvé que nous en étions capable, alors pourquoi le refaire ? Ne pas être des machines, des automates qui reproduisent à la perfection ce pour quoi ils ont été programmés, mais bien plutôt le vivre, et le vivre à chaque fois comme une première fois. Ne s’attacher qu’aux détails qui rendent les choses uniques.

* Montrer la représentation en train de se faire. Se jouer des conventions. Ne pas croire que la magie disparaît lorsqu’on connaît le secret d’un tour. C’est un souci d’honnêteté, une relation plus étroite que nous proposons : nous savons que vous êtes là, que vous nous regardez, que vous restez silencieux, respectueux de ce que nous faisons. Construire cette relation en déconstruisant la représentation. Ne pas mettre en avant un ego qui déclamerait pour lui seul mais bien plutôt un dialogue avec cet autre qui regarde et écoute. Cela fait partie du rituel.

* Décevoir. La déception comme condition d’un rapprochement. Nous ne sommes pas parfaits. Et pour cela on pourra nous aimer, s’attacher, s’identifier. Mettre en avant ses défauts pour offrir à chacun la possibilité de choisir s’il nous aimera ou non. Etre toujours sur le fil de l’épée entre quelque chose de trop travaillé et quelque chose de plus fragile. Penser cela comme la condition d’une émotion, une émotion peu assurée d’advenir, une émotion à conquérir dans le cœur de l’autre, par opposition à ces émotions de cinéma, conditionnées, calibrées, lisses, industrielles qui frappent à coups sûrs parce que pensées comme des produits manufacturés.

* Le texte est l’ennemi. Il dit trop. Et en même temps pas assez. Il enferme. Il assèche l’imaginaire. Ce n’est pas parce qu’il dit « épée » qu’on doit voir apparaître ici une lame. Toujours garder une grande méfiance vis à vis de lui, condition d’une plus grande liberté. Se donner le droit d’avoir tort contre le texte. Penser que c’est ce qui permet de le garder en vie, de le faire passer.

* Tout ne doit pas être entendu. Tout doit être dit. Tout doit être fait. Mais parfois cela reste inaudible, invisible. Parce que chuchoté dans un vacarme, parce que noyé dans un flot d’actions. Respectons le texte. Ne soyons pas servile.

* Les objets sont des acteurs justes. Pas besoin de les diriger. Ils font sans coup férir ce qu’on leur demande de faire, à la perfection. Ils ne réfléchissent pas. Ils ne font pas semblant. Ils ne jouent pas. Ils ne se regardent pas faire. Ils font. Pas la moindre mise à distance. Comme les objets, seuls les enfants sont pleinement ce qu’ils jouent.

* Toujours donner une autre couleur. Ne pas forcément travailler en opposition, mais plutôt en adjonction. Ajouter pour enrichir. Dire « je suis en colère » avec un  magnifique sourire. Pour éviter la superficialité. Une facette. Puis une autre. Ce sera notre 3D.

* S’absenter. Comme un leitmotiv. Voilà pourquoi nous travaillons fatigués, très fatigués. Au point de ne plus vraiment être conscients de ce que nous faisons, au point de supprimer cet état réflexif et ainsi d’être plus en lien direct avec nos gestes, nos paroles. Plutôt que de tenter de trouver un état qui nous rapprocherait de celui du personnage, plutôt que de se remémorer une sensation, une émotion passée qui nous est propre, plutôt que de diriger, maîtriser ce que nous faisons, tenter de laisser une certaine forme d’inconscience prendre le pas. Plutôt que de se dévoiler, disparaître. Travailler aussi par soustraction.

* L’art des scories. Parce que nous nous absentons, que ces absences ne sont pas égales tous les jours, il y a des imperfections, des moments plus ou moins justes, des erreurs, des moments où la conscience se réveille, où nous nous regardons faire. Penser ces moments comme des respirations, comme ce qui nous permet de travailler le rythme, d’affirmer qu’ici le temps s’écoule autrement, pas uniformément vite comme là où il est devenu une marchandise, la marchandise ultime.

* Produire de l’aléatoire. Produire de l’évidence.