Le projet


Etre à vue. Pas le moindre endroit où se cacher. Où avoir du répit. Les yeux rivés sur nous. Faire avec ça. Traverser cette surface plane comme s’il s’agissait d’un terrain hostile, dangereux. Traverser cette surface plane comme s’il s’agissait d’une montagne, escarpée, à pic. Que ce soit un véritable effort. Que cet effort soude le groupe. Qu’il en soit le ciment. Ensemble face à l’adversité. Il y a ces gens qui nous regardent et qui ne nous aideront pas. Il y a ces gens qui nous regardent suer sang et eau et qui attendent le moindre de nos faux-pas. Nous sommes seuls à présent. Même si nous sommes nombreux. Alors entreprendre cette traversée, ce chemin. Aller de l’autre côté. Sur l’autre bord. Mais là-bas c’est comme ici. Encore à vue. Pas en sécurité. Alors recommencer. Retraverser. Il y aura des pertes. Pas d’omelette sans casser d’œufs. Mais on n’abandonnera pas l’un des nôtres. Aucun. Ce n’est pas une guerre.


Il y aura des moments d’attente. Des moments où il ne se passe rien. Des moments suspendus. Comme une photographie. Un instantané. Ça raconte. Sans dire véritablement les choses. Un récit à trou. Il faut inventer. Imaginer. Tout ça parce qu’il y a de l’indicible. Tout ça parce qu’il y a des choses qui nous dépassent. Des choses qui se disent indépendamment de nous, sans que nous ayons véritablement voulu les exprimer. Un peu comme des lapsus. Un peu comme des mots qui sortent de la bouche sans crier gare, sans prévenir. Des mots qui forcent les lèvres, actionnent les mâchoires, des mots qui sortent. Sauf que ce ne sont pas des mots, juste des gestes, des mouvements, des postures. Qui disent plus qu’un long discours. En jouer. Ça nous échappe et alors ? Qu’on en joue. Accepter. Il y aura des pertes. Des effusions.


Il y a ces chaises. Des chaises d’école. Nous connaissons tous ces chaises. Nous nous sommes tous assis sur ces chaises. Elles étaient là à chaque étape, à chaque drame, même le plus insignifiant, la mauvaise note, maman qui oublie de venir nous chercher, maman qui n’est pas là pour empêcher cette injustice dont je suis l’objet. Il y a tant d’injustices.

Il y a des tables aussi. Des tables qui ne signifient rien. Des tables noires. Noires comme la nuit. Noires comme un mur de théâtre, sur lequel tout pourrait advenir. Sauf que nos murs sont blancs. Comme une page blanche. Comme un écran.


Il y a aussi ce film, là-haut, qui passe en boucle. Je ne sais pas bien ce qu’il raconte ce film. Ça n’a pas l’air très construit. Comme si finalement il n’était là que pour faire joli. De jolies images. Mais pas véritablement de sens. Est-ce que c’est possible ça ? Qu’il n’y ait pas de sens. Je n’arrive pas à y croire. Il ne peut y avoir des choses qui adviennent comme ça sans but, sans justification. Tout doit être nécessaire. Ce serait tellement mesquin ça, de compter sur ceux qui regardent pour faire du sens, que ce soit eux qui travaillent, qu’ils apportent un peu de leur intimité, qu’il la place là, dans ce que nous faisons. Oui ce serait vraiment mesquin. Comme une idée de paresse qui se cacherait dans celle du partage. Viens, je t’invite à la maison, mais apporte donc à manger, c’est parce que je veux partager avec toi, ne va pas croire que c’est parce que je ne veux rien te donner, rien t’offrir, rien dans le frigo. Donc il doit bien y avoir un sens à ces images. Pas seulement esthétique. Elles sont une fenêtre. Un appel d’air. Oui ça doit déjà être ça. Une manière de nous dire que tout n’est pas là. Il y a aussi un ailleurs. Ils sont là, deux fois. Dédoublés. Une re-présentation véritablement. Encore une manière de déjouer le spectaculaire. De dire ils sont ici et ils sont là. De poser la question de l’utilité du faire, puisque tout est déjà fait. On le voit bien.


Il paraît qu’il faut donner de soi. Il paraît qu’il faut dévoiler son intimité. Que c’est bien ça qui intéresse les gens. Que sinon ils ne se déplacent pas. Alors se serrer dans les bras les uns des autres, se frotter, annuler la distance, la réduire au maximum, fusion. Parce qu’il ne reste que ça. Et pas besoin de l’expliquer. Ça se comprend d’un coup d’un seul. Aussi simplement que ça.