Une note de mise en scène.


On me demande de quoi ça parle. On me demande ce que cela raconte. Et je ne sais pas quoi répondre. Non pas que je n’aurais rien à dire. J’ai tant de choses à exprimer. Juste que je n’ai pas envie aujourd’hui de poser des mots sur ce que je fais, sur ce nouveau projet des Débutantes.

Les mots, j’aime ça. J’ai souvent fait avec. Parfois trop. Comme des béquilles. Pour faire plier le monde. Pour tordre les réalités et les faire entrer dans des cases, les plier aux lois bien tangibles des cadres. Aujourd’hui j’ai envie d’autre chose.


Aujourd’hui, j’ai envie de faire sans les mots. Depuis longtemps j’ai cette tentation. Essayer. Comme une expérience de laboratoire. Et observer le résultat. Constater si c’est possible ou non. Se demander si c’est encore du théâtre. Si ce n’est pas déjà de la danse. Se demander si l’on est bien légitime à cet endroit-là, si on n’est pas justement en train de prendre la place d’un autre. Non pas que je ne sois pas bien là où je suis. Non pas que mon activité ne me convienne pas. Juste l’envie d’explorer les limites.


Il y a cet exercice que je donne à mes étudiants, un exercice de début d’année, où il faut qu’ils traversent le plateau, se postent face au public, qu’ils attendent, là, bien trois minutes, qu’ils disent enfin quelque chose, un mot, une phrase et puis qu’ils sortent de scène. Le but avoué de cet exercice est de confronter les jeunes acteurs à la réalité du temps théâtral, qui passe souvent plus vite lorsque l’on interprète que lorsque l’on regarde, éprouver la réalité d’un temps subjectif. Mais de façon accessoire, cet exercice nous montre aussi, bien souvent, la faiblesse des mots, la déception qu’ils provoquent lorsqu’ils sortent de la bouche et détruisent d’un coup tout l’imaginaire qui était en train de se constituer à partir de cette présence qui nous faisait face, silencieuse, énigmatique.


Au théâtre, bien souvent je m’ennuie, bien souvent je ressens les mots que l’on m’assène, l’histoire que l’on tente de me raconter, comme quelque chose qui me cloue au sol, qui m’empêche de m’élever.

Je vais au théâtre en espérant que cela m’ouvre des perspectives. Je n’attends jamais d’y comprendre quoi que ce soit. Je n’ai jamais bien saisi cette injonction commune selon laquelle il faudrait ressortir d’un lieu de représentation en ayant compris quelque chose. Comme si le théâtre était un lieu d’édification, une salle de classe, un amphithéâtre d’université, une instance de formation.

Je ne peux pas non plus me résoudre à attendre d’un spectacle qu’il me divertisse. Oh, je reconnais que c’est une heureuse possibilité. Je ne suis pas masochiste, et je ne souhaite pas m’ennuyer, assis, sagement et au chaud, dans un fauteuil, rouge et capitonné, pendant des heures. Donc si je peux y prendre plaisir, je ne boude pas. Mais ce n’est pas là le but premier.

J’attends d’une représentation qu’elle me fasse voyager, qu’elle m’arrache à mon quotidien, qu’elle me permette de me sentir, moi et le monde dans lequel je vis, plus grands à la sortie, plus riches de possibles lorsque les lumières s’éteignent. Mais le plus souvent, lorsque je sors d’un spectacle, j’ai le sentiment que tout a été englué par les mots, qu’on a voulu me faire comprendre des ressorts psychologiques complexes, pourquoi un tel a tué sa propre mère, pourquoi celui-ci ne peut s’empêcher de séduire toutes les femmes, des dilemmes plus ou moins conscients et cornéliens : faut-il se plier aux lois des dieux ou à celles des hommes, par exemple ? J’ai le sentiment qu’on m’a un peu forcé la main pour me mettre face à des chiffres qui diraient implacablement 2+2=4, comme si je ne le savais pas, comme si, parfois, je n’avais pas envie, moi, que le résultat soit différent, farfelu. Bien souvent je vois sur les plateaux des acteurs qui gueulent leur texte comme des veaux, tout emberlificotés dans des costumes qui sentent à mille lieux la naphtaline du théâtre, avec les yeux exorbités, comme possédés, comme pour nous dire au cas où nous ne le saurions pas « je joue, je joue, regarde comme je joue et je joue gros, très gros car plus je joue gros, plus je gagne ». Et j’ai un sentiment de perte. Ces spectacles-là m’ont perdu.


Pourtant je ne veux pas faire autre chose que du théâtre. Le cinéma ne m’intéresse pas. Produire sur commande à l’instant i un sentiment, une émotion, un ressenti, moteur ça tourne action, souvent réaliste, trop réaliste, comme s’il n’y avait que ça qui existe, la réalité, comme si notre monde se bornait à ça, à la réalité, même fictionnelle. Je ne veux pas croire que ce que nous vivons se résume à la réalité. Je crois en l’imaginaire. Et je ne peux pas croire qu’un plateau de théâtre ne soit pas le dernier endroit où cet imaginaire puisse se développer.


Fleuve 1, c’est l’histoire de… Enfin ça raconte… Quelque chose, sûrement. Mais alors quoi ?

Il doit bien y avoir des péripéties, des aventures qu’on peut énoncer, énumérer. On doit bien pouvoir en faire un résumé. En dire quelque chose. Ça n’existe pas les objets sur lesquels on ne peut pas vraiment avoir de discours. Des objets qui poussent au mutisme ? Non, ça n’existe pas. Des objets qu’on regarde et qui nous laisseraient sans voix. Non, non, il faut que l’on trouve des choses à dire. Parler à tort et à travers, ce n’est pas notre genre. Nous sommes plutôt  de ceux qui savent choisir leurs paroles avec parcimonie. Parler peu pour dire beaucoup. Est-ce que ça nous arrive de nous agiter sans raison ?

Il y a celui qui agit. Et parfois ce qu’il fait lui échappe. Comme un mouvement réflexe. Non pas que les mouvements qu’il produit soient gratuits, sans but. Mais il n’est pas celui qui serait le plus apte à les décrypter.

Et puis il y a celui qui regarde pour qui tout doit avoir un sens, qui cherche des significations à tout. Et ces deux personnes doivent cohabiter, se parler.


Aujourd’hui, je voudrais faire advenir cet imaginaire sans les mots mais il faut se plier aux cadres, entrer dans les cases, produire quelque chose d’identifiable. Parce que sinon, on ne sait pas où le ranger, où le placer. Et ça angoisse ça, les objets non identifiés, qu’ils volent ou non. Et je veux tenter de faire les choses bien. C’est ce que j’ai toujours essayé de faire. Je me suis appliqué. J’avais tellement peur de mal faire et de faire mal.


Thomas Adam-Garnung