Fleuve 1 - fragments


Il faut encore une fois expliquer ce que nous sommes en train de faire même si peu liront ces lignes. Il faut encore une fois dire ce que nous préparons même si lever le voile est comme un adieu à la possibilité d’être surpris, au plaisir de croire encore en la magie. Il faut parler de ce que nous trafiquons même si rendre public un trafic c’est y mettre un terme. Il faut mettre des mots sur tout même si cela peut nous sembler d’une infinie vulgarité. C’est un passage obligé. Il paraît que ça peut motiver la venue de certains, que ça permet à d’autres de se faire une idée. Un pitch. Nous sommes tellement sollicités, nous avons si peu de temps, il faut hiérarchiser nos choix même si nos critères sont caducs. Peut-être qu’au final ne donnent envie que ceux qui savent parler d’eux, de ce qu’ils font, indépendamment de l’intérêt véritable de ce faire, ceux qui savent se vendre. Peut-être qu’aujourd’hui les exhibitionnistes bruyants au discours vide de sens ont plus de chances d’être vus, repérés que les simples poètes. Peut-être sommes-nous comme ces lapins aveuglés par les phares de la voiture qui nous fonce dessus à grande allure. La souris perdue dans les yeux du cobra qui l’étouffe.

Mais c’est un passage obligé. Faisons bonne figure. Plions-nous aux exigences du monde, même les plus absurdes. Le monde l’est de toute façon, absurde : le sens en est absent. Et c’est bien pour cela qu’on nous demande de mettre des mots, des signes, des significations, sur tout. Ça rassure.

Et même si cet exercice pourrait nous mener à croire que le sens est à l’œuvre au début du geste. Pas à la fin. Avant même que ce geste ne soit vu. Comme si le fait même de cette présentation du geste, de sa représentation saisie par d’autres yeux que ceux qui le réalisent ne pouvait pas en altérer la signification. Comme si finalement le 4e mur était déjà là, dans le dossier que l’on offre aux spectateurs avant le spectacle.


Un spectacle de théâtre ? Un spectacle de danse ?

Ah, l’ivresse des cases, chaque chose à sa place et une place pour chaque chose. Un monde bien ordonné. Où tout est identifiable. Et pourtant rien de vraiment blanc, rien de vraiment noir. Un monde de gris et de nuances. Où tout est en mouvement, s’entrechoque. Ça foisonne. Voilà notre monde. Pas forcément comme on le souhaite. Pas aussi simple.

Il n’y aura pas d’histoire. Il n’y aura pas un mot, pas une parole échangée. Seulement des gestes, des actions, là sur le plateau, qui se succèdent et s’enchaînent. Alors ce n’est pas du théâtre. On va dire cela.

Mais ils ne sont pas danseurs. Et est-ce bien là une chorégraphie ? Des pas répétés, réglés, assurés, qui obéissent à une temporalité ? Il y aura des erreurs, des maladresses, des faux-pas, des corps qui hésitent, qui improvisent, qui avancent à tâtons. Ce n’est pas de la danse.

Travailler à la marge. Travailler sur la ligne de crête. Risquer l’abîme. La tentation du vertige mais pour mieux savoir où nous posons nos pieds, pour mieux savoir ce que nous trafiquons, pour nous sentir un peu plus vivants. Parce que tout cela, être sur un plateau, dans la lumière, faire des choses que d’autres regardent, n’a rien d’anodin, de naturel, de simple. C’est comme un origami. C’est déjà une sorte de détournement. D’autres vont à l’usine, d’autres encore n’y vont même pas. Et nous, nous sommes sur un plateau. Et il faudrait que cela passe comme une lettre à la poste ? Que faisons-nous ?

Ce n’est pas vraiment du théâtre, ni même de la danse, mais ça reste un spectacle. Quelque chose que l’on donne à voir.


Un groupe

C’est ce qui nous a toujours caractérisé.

Aujourd’hui ce serait à la mode, les collectifs. Les théâtres ne programment plus que ça. L’attrait de la jeunesse, son énergie, sa fougue, sa prétendue insolence. On ne jure plus que par ça, cette impatience, cette capacité à décider ensemble. Ce doit être le 2.0 de l’association. Une étrange évolution réclamée par un monde mort vivant où le népotisme est roi, l’appel de la chair fraîche.

Mais nous ne sommes pas véritablement un collectif. Plutôt une sorte de famille. Sans les névroses inhérentes. Sans les jeux de pouvoir, même masqués. Une famille d’élection. Nous nous sommes choisis. Et il n’y a pas dans ce choix d’intérêt objectif. Bien au contraire. Une infinie subjectivité qui se construit à chaque instant.

Nous ne parlons pas pendant des heures. Nous ne mettons pas tout sur la table. Nous ne sommes pas en lutte. Nous nous retrouvons juste par plaisir. Parce que nous avons du plaisir à être ensemble, à réaliser des choses ensemble. Une grande amitié avant tout. Et c’est sûrement ça qui est à l’œuvre dans notre travail, l’amitié, une amitié que nous souhaitons partager.


Une traversée

S’il fallait absolument trouver un sens à tout cela. Mais alors une traversée presque philosophique : se dire qu’on ne fait que passer, que jamais on ne se baigne dans la même eau, que c’est une allégorie de la vie…

Qu’à chaque étape, il y a un obstacle, comme un fleuve qu’il faudrait traverser. Justement parce qu’on ne va pas s’arrêter là, face au premier obstacle venu. Que nous ne sommes pas seuls. Que nous pouvons le faire ensemble. Que si on ne le fait pas pour nous alors on peut bien aussi le faire pour les autres. Oui, il y a des fleuves qui sont comme des frontières infranchissables, à nous d’en faire des points de passage.